Michel Aumont est décédé le 31 mai 2020. L’artiste majeur, le musicien et compositeur hors du commun n’est plus de ce monde, mais laisse une œuvre riche. Sa mort a été pour moi comme pour ses proches un grand bouleversement et les souvenirs de tout ce que nous avons fait ensemble refont surface.

La première fois que j’ai croisé Michel, j’étais ado, apprenti musicien et absolument fan de sa musique que j’écoutais dans BF15, l’écho des luths ou le Quintette clarinettes. C’était dans les années 80 et déjà, Michel apparaissait comme un compositeur sensible et un arrangeur ingénieux. Plus tard, alors que j’étais régisseur son au Carré Magique, le théâtre de Lannion, j’ai été assistant sur les créations du Quintette clarinettes et de son premier trio. En 95, Michel m’a proposé de succéder à Patrick Lancien pour tenir l’accordéon dans BF15, c’était un honneur d’intégrer mon groupe de musique à danser favori! Entre 1995 et 2003, j’ai joué plus de 200 Festoù-Noz et concerts, entre Michel et Stéphane Morvan alors qu’Yvon Rouget tenait l’aile gauche du groupe.

En 2001, lorsqu’il composait son premier solo pour clarinettes et looper, avec l’Oberheim Echoplex, le live looper le plus perfectionné de l’époque. Il me demanda d’enregistrer le CD. Ce fut une expérience extraordinaire. La prise de son devait être soignée, car Michel était méticuleux et extrêmement exigeant quant à la prise de son. Le cahier des charges était lui-même complexe, car il fallait enregistrer un grand nombre de voix de clarinettes qui devraient ensuite être mixées pour donner un résultat clair, mais compact. Un défaut de timbre à la prise de son serait reproduit autant de fois que les clarinettes seraient empilées…

Après la sortie du CD Clarinettes Armorigènes, en 2002, Michel m’a demandé de mettre en son le spectacle Souffles en boucles qu’il allait créer en mars 2004 au Carré Magique à Lannion.

Mais pour réaliser cette création, l’utilisation de l’Echoplex posait deux problèmes. Le premier, était lié à la superposition des boucles, Michel allait jusqu’à empiler 10 voix et l’Echoplex compressait énormément les premières voix lors de l’ajout d’overdub. Le son, au lieu d’aller en grossissant, devenait de plus en plus écrasé et étriqué et les premières pistes, qui contenaient la structure basique de la boucle, disparaissaient peu à peu. L’autre souci était le fait que l’Echoplex est un looper mono ne permettant pas la séparation des voix lors de la lecture des boucles.

Avec la musique polyrythmique et monotimbrale de Michel, il me semblait évident qu’il fallait spatialiser le son des boucles, ce qui faciliterait l’écoute et mettrait en valeur la dimension souvent profonde et parfois ludique de cette musique. Mais pour spatialiser les boucles, il fallait pouvoir séparer les voix et donc utiliser un looper multicanal.

Nous avons testé tout ce qui existait en 2002 et aucun outils, hardwares ou softwares, ne nous donnait satisfaction en permettant d’enregistrer, à la volée, jusqu’à 10 pistes de boucles sur des pistes séparées.

Cela faisait quelques années que je programmais en utilisant Max, j’ai donc proposé à Michel de développer un looper sur mesure pour Souffles en boucles. C’était relativement inconscient de lui faire cette proposition, car je ne mesurais pas les difficultés qui allaient se poser pour programmer seul, dans un temps compté, un tel outil. De plus, nous étions déjà en décembre 2002 et la création du concert avait lieu en mars 2004.

Je me suis attelé à la réalisation du looper en janvier 2003, exactement le mois où je m’installais à Penvenan pour y créer le Logelloù… Le nom du looper était donc tout trouvé, il s’appellerait Logelloop.

Je me souviens très bien du jour où j’ai présenté la première maquette de Logelloop à Michel. J’avais tout bien préparé avant son arrivée, je n’avais rien laissé au hasard, il n’avait plus qu’à se mettre devant le micro et utiliser le pédalier… Michel a pris la clarinette, il a fait Record et joué 4 notes, puis il a fait Overdub et joué 8 notes, il a fait Multiply et tout était planté… haha, je n’avais pas franchement prévu que l’on pouvait, sans ménagement, enchaîner les commandes de la sorte. J’étais franchement atterré et je prenais conscience de l’ampleur du travail qui restait à faire. Suite à cette expérience éprouvante, Michel m’a établi la liste des fonctions de bases du looper en précisant tous les cas d’enchaînements possibles d’une fonction à l’autre, voici un court extrait de cette liste :

RECORD………….RECORD —> Enregistre et joue

RECORD………….OVERDUB —> Enregistre boucle et superpose immédiatement

RECORD…………..MULTIPLY………….MULTIPLY —> Enregistre boucle A et overdub sur X fois boucle A

RECORD…………..MUTE —> Enregistre et stop fin de boucle

RECORD……………NEXT LOOP —> Enregistre boucle A et passe à boucle B

RECORD……………UNDO —> Annule record

Etc.

Au fur et à mesure que la programmation avançait, je lui faisais parvenir les versions et il validait les fonctions les unes après les autres. Si la plupart de ces fonctions étaient celles de l’Echoplex, certaines étaient tout à fait personnelles et répondaient aux besoins particuliers de Michel et à la manière dont il voulait pratiquer la boucle. Ainsi l’on trouve des fonctions comme CopyAfter qui copie le contenu de la boucle courante après celui d’une autre boucle stockée ailleurs… Je crois que s’il faut résumer, ce qui intéressait particulièrement Michel, ce sont toutes ces fonctions qui rendent magiques la construction et la manipulation des boucles. Le côté facétieux du personnage et son intérêt pour la magie et le cirque prenaient parfois le dessus… Est-il nécessaire d’indiquer que Michel était un adepte du jonglage? Je suis certain qu’il considérait le travail des boucles comme du jonglage.

Au départ, il continuait à écrire et répéter la musique sur l’Echoplex et au cours de l’année 2003, au moment où Logelloop était doté des fonctions nécessaires et était devenu suffisamment stable, il a commencé à l’utiliser régulièrement. Et chaque jour, je recevais des messages faisant état du fonctionnement de l’outil et relevant les bugs qui au départ étaient nombreux… Je corrigeais les soucis et j’apportais de nouvelles fonctions dans la nuit afin que Michel reparte le matin suivant avec une nouvelle version.

Le 24 novembre 2003, par exemple, je recevais ce message :

“On peut copier correctement de a vers b et de b vers a (sauf si la fin de la boucle s’est faite par overdub). Cela serait vraiment pratique de pouvoir faire Copy C. Pour l’instant Copy C copie dans B (et non pas dans C) et pas toutes les voies. Pas de crash aujourd’hui ! On approche… Courage ! (j’en ai bien besoin)”

À la relecture de nos échanges, je me souviens de ce courage dont Michel faisait preuve. Je pense vraiment que concevoir l’outil était un réel plaisir pour lui, en ce sens que c’était une manière d’envisager les compositions musicales qui allaient suivre, et la conception d’un outil nouveau faisait partie de son univers. En revanche, je crois pouvoir dire qu’il n’aimait pas la technologie, ou plutôt, s’il trouvait fascinant ce que l’on pouvait faire avec de la technique, il était l’antithèse d’un geek ! Je crois même qu’il était presque terrorisé lorsqu’il allumait son ordinateur… Alors, imaginez le courage qu’il lui fallait pour monter sur scène avec un prototype de logiciel…

Et lorsqu’il me souhaite du courage, c’est aussi une injonction qu’il se faisait à lui-même. Je crois n’avoir jamais croisé un musicien aussi courageux, âpre au travail, qui ne lâche jamais. C’était probablement le seul moyen pour créer une telle œuvre!

Lors de la première du spectacle Souffles en boucles, au Carré Magique, le 24 mars 2004. La version alpha de Logelloop était suffisamment stable pour que nous puissions engager le concert en étant sereins. Et j’avais trouvé un peu de temps pour programmer un spatialiseur qui se trouvait dans un second ordinateur à côté de moi en régie. Ce spatialiseur recevait, par un réseau RJ45, les commandes données par Michel à Logelloop, ainsi que les informations de durées de boucles et BPM. Ces informations étaient utilisées en temps réel pour spatialiser le son en cohérence avec les tempi et les durées de boucles. Il permettait de créer des mouvements d’aller-retour de certains voicing sur les côtés ou dans le fond de la salle. Diffusée dans un dispositif de 8 haut-parleurs, la musique “dansait” autour de nous. La connexion entre le looper et le spatialiseur est un élément fondamental si l’on souhaite que la spatialisation de la musique soit cohérente. Avec Michel, nous étions très fiers d’y être arrivés avec peu de moyens, mais beaucoup de persévérance et de courage.

 

Synoptique de câblage

Peu de temps après la création de “Souffles en boucles”, j’ai montré Logelloop à Christophe Baratay, ingénieur informatique très qualifié. Inutile de dire combien il était perplexe lorsqu’il a vu le code de la version alpha. Il m’a alors proposé de me donner un coup de main, 16 ans après, il est encore là! Et Logelloop est devenu un outil très complet qui n’a rien perdu du cahier des charges de Michel (le looper principal de la version actuelle n’a quasiment pas changé depuis 2004) et s’est trouvé doté d’un lot de nouvelles fonctions dont le système de scripts conçu par Christophe et le spatialiseur intégré à Logelloop depuis la version 2.

Quinze années plus tard, en 2019, Michel est venu jouer à la LoopFest du Logelloù et a donné deux concerts absolument exceptionnels. J’ai encore une fois été fasciné par la dextérité dont il faisait preuve avec Logelloop. Alors qu’il se battait déjà contre la maladie, il continuait de nous surprendre à longueur de morceaux par la magie des boucles et bien sûr par l’intelligence de sa musique.

Intelligente, la musique de Michel l’est assurément! C’est une musique érudite, écrite avec l’instrument en main. C’est une musique qui “sonne” parfaitement parce qu’elle a été jouée avant d’être posée sur le papier, comme une musique de tradition orale. C’est une musique qui vient d’un lointain passé, ancrée dans des traditions ancestrales, mais parfaitement actuelle et contemporaine. Michel était totalement imprégné des danses bretonnes, de la gavotte surtout qu’il déjouait avec joie, on la trouve dans plusieurs de ses compositions dont bien sûr Gravotte, le morceau est articulé autour d’une phrase qui s’allonge à chaque tour pour devenir des phrases infiniment longues… Mais je sais que Michel écoutait aussi des musiques venues d’ailleurs et notamment d’Afrique. Les Pygmés (Chaman Bibayak, Bambou Vaudou) l’inspiraient autant que le jazz ou certaines musiques contemporaines.

Si la tendresse, parfois même la tristesse (la marche des pleureuses) constituait la musique de Michel, ce que je retiens, c’est le côté joueur du musicien, même quand c’est sérieux, c’est un peu pour rire (la mort de la mouche), et parfois c’est surtout pour jouer, rire et danser (Coco percu, N’Gidi, Brève Musette…).

Le travail mené avec Michel a radicalement modifié ma vie professionnelle, je lui en serai éternellement reconnaissant.

 

Ci-dessous, le portrait de Michel réalisé par Ludovic Tac